Dans une pièce éclairée par la lumière tamisée d’une lampe ancienne, un vieux carnet jauni posé sur une table témoigne d’un passé presque oublié. Sur ses pages, des équations et des formules manuscrites racontent l’aventure de celles qui, bien avant l’ère des ordinateurs modernes, ont posé les premières pierres d’un monde numérique encore perçu trop souvent comme un territoire d’hommes. Ada Lovelace, Grace Hopper, Margaret Hamilton, Hedy Lamarr, Radia Perlman… autant de prénoms qui, derrière l’écran des vieux préjugés, tracent un sillage flamboyant dans l’histoire de l’informatique. Ce sont elles, les pionnières souvent réduites au silence, qui ont dessiné les contours de nos technologies actuelles. Ici, on plonge dans leur vie, leurs innovations, mais aussi les combats invisibles qu’elles ont menés pour que leur génie soit enfin reconnu comme il se doit.
Ada Lovelace : la première programmeuse au-delà des préjugés du XIXe siècle
Le regard d’Ada Lovelace reste, à ce jour, une invitation à dépasser le cliché de la femme cantonnée à des rôles restreints. Née en 1815, Augusta Ada Byron, fille du poète Lord Byron, est paradoxalement peu attirée par la poésie familiale. Son monde sonne plutôt autour de chiffres, formules et machines imaginaires. Son travail le plus célèbre, la traduction et l’approfondissement du traité de Luigi Menabrea sur la machine analytique du mathématicien Charles Babbage, a donné naissance au premier algorithme pensé pour être lu et exécuté par une machine.
Mais Ada ne s’est pas contentée de la mécanique. Son imagination a tenté d’appréhender une machine capable non seulement de calculer, mais aussi de manipuler des symboles, des notes musicales et tout type d’informations complexes. Elle a envisagé une intelligence mécanique bien avant l’heure, d’une portée que Turing ne formalisa qu’un siècle plus tard.
La jeune mathématicienne signait souvent ses travaux avec ses initiales, A.A.L, un voile pudique dans un monde où les femmes scientifiques étaient invisibilisées. Pourtant, sa vision est aujourd’hui célébrée dans de nombreux rassemblements et prix allant des Journées Ada Lovelace à des initiatives internationales encourageant la mixité dans les disciplines technologiques.
- Première à coder un algorithme en 1843
- Visionnaire des capacités de calcul au-delà du simple calcul numérique
- Modèle pour la reconnaissance des femmes dans les STEM
Le combat d’Ada Lovelace nous rappelle que l’histoire de l’informatique n’est pas une histoire d’hommes seuls, mais un tissage complexe, fait de contributions parfois cachées, souvent courageuses.
Grace Hopper : la reine du code et l’inventrice révolutionnaire
Lorsque Grace Hopper débarque à Harvard en 1943, elle porte le rêve d’une guerre gagnée aussi par les chiffres et le calcul. Longtemps professeure de mathématiques, cette ancienne de Yale entre dans la réserve de la Navy et s’immerge dans la programmation du Mark 1, premier ordinateur automatique. Grâce à des nuits blanches entrecodes et langages, elle invente le tout premier compilateur, c’est-à-dire un outil qui traduit un langage humain en instructions compréhensibles par une machine. Avec ce pas de géant, elle dédramatise le coding en le rendant accessible, détournant les néophytes du cauchemar du langage machine.
Mais son nom reste immortel, car c’est elle qui donnait naissance en 1959 au langage COBOL, aujourd’hui encore essentiel pour les systèmes bancaires et administratifs dans le monde entier. Ce langage a démocratisé la programmation commerciale, vitalisant la communication machine sans jargon incompréhensible.
Pour autant, Grace Hopper ne s’est pas arrêtée là : elle est la créatrice du mot “bug” en informatique. Non, ce n’est pas une simple expression, mais la description d’un incident réel — un papillon, coincé dans une unité de contrôle — qui avait mis à l’arrêt une machine. Cette anecdote explique la douceur mordante d’Hopper : un savant mélange d’humour et de pragmatisme qui lui a permis de s’imposer dans un milieu quasi exclusivement masculin.
- Créatrice du premier compilateur en programmation
- Inventrice du langage COBOL
- Popularisatrice du terme “bug” informatique
- Officier de la Navy toujours active jusqu’à 79 ans
Son parcours résume la nécessité de casser les stéréotypes et d’oser dans un monde où la technologie ne cesse de s’imposer dans nos vies. En 2025, la postérité de Grace Hopper inspire encore les développeuses et militantes pour une égalité réelle dans la tech.
Margaret Hamilton : le génie derrière le logiciel des missions Apollo
Imaginez le stress et la pression en 1969, lorsque la mission Apollo 11 s’apprête à poser les premiers pas humains sur la Lune. C’est sans savoir que Margaret Hamilton et son équipe du MIT ont développé le logiciel embarqué, un programme capable de gérer et prioriser plusieurs tâches à la fois dans des conditions extrêmes.
À ce moment, le système a sauvé la mission grâce à une gestion anticipée des alertes dues à une surcharge informatique. Pas de panique, seulement un logiciel performant et fiable. Le travail de Margaret Hamilton ne s’est pas limité à cette prouesse : elle a largement contribué à forger les notions fondamentales du génie logiciel moderne et à inventer un langage (l’USL) pour mieux gérer la complexité croissante des programmes.
- Responsable du logiciel embarqué pour les missions Apollo et Skylab
- Développement d’un système multitâche fiable
- Pionnière du génie logiciel moderne
- Créatrice du langage Universal Systems Language (USL)
Son œuvre témoigne que la précision et la rigueur scientifiques peuvent parfois déterminer la réussite des plus grands exploits humains. Tout cela, en grande partie par l’expertise et la détermination d’une femme dont l’impact dépasse largement la NASA seule.
Hedy Lamarr : entre charme hollywoodien et révolution technique secrète
La beauté d’Hedy Lamarr cachait un esprit brillant et inventif. Cette actrice célèbre des années 30 et 40 a surprenant changé le cours de la technologie militaire et aujourd’hui encore impacte nos technologies du quotidien.
Avec George Antheil, compositeur aussi atypique qu’elle, elle invente un système de communication à étalement de spectre par saut de fréquence. Initialement destiné à sécuriser les transmissions militaires lors de la Seconde Guerre mondiale, ce système évitait que les signaux soient interceptés par l’ennemi, rendant la communication indétectable. Ironie du sort, cette idée brevetée en 1941 n’a été adoptée que plus de vingt ans plus tard, en 1962, par l’armée américaine.
- Co-inventrice d’un système de communication sécurisé par étalement de spectre
- Inspiration majeure des technologies Wi-Fi, GPS et Bluetooth
- Actrice hollywoodienne célèbre devenue ingénieure du silence technique
La présence étonnante d’Hedy Lamarr dans l’histoire souligne combien les avenirs féminins sont multiples, complexes, et parfois invisibles dans nos récits dominants. En 2025, voir une icône des années 40 être à la racine du numérique de demain brouille les codes et inspire la sororité technologique.
Radia Perlman : la mère de l’Internet et l’architecture des réseaux modernes
Dans un monde hyperconnecté, c’est une femme qui a permis à Internet d’être aussi robuste et fiable qu’aujourd’hui : Radia Perlman. Née en 1951, cette ingénieure informatique a inventé, en 1985, le protocole Spanning Tree (STP), base essentielle pour les réseaux Ethernet et les architectures de réseau à grande échelle.
Le STP évite les boucles incessantes dans les réseaux, empêchant ainsi les interruptions et garantissant la fluidité des informations numériques. Sans elle, Internet tel que nous le connaissons serait beaucoup plus vulnérable et sans garantie de performance. Son travail est la colonne vertébrale de notre communication quotidienne.
- Inventrice du protocole Spanning Tree (STP)
- Pionnière des architectures réseau modernes et robustes
- Figure emblématique de la sécurité et de la fiabilité d’Internet
Radia Perlman incarne à merveille l’héritage des femmes dans l’innovation technique : souvent invisibles à l’avant-scène, mais indispensables. Son histoire est un cri d’encouragement aux jeunes femmes qui rêvent de bâtir, coder, et remodeler le paysage numérique mondial.
Jean E. Sammett, Mary Lou Jepsen, Barbara Liskov : des trajectoires singulières et inspirantes
Au-delà des figures emblématiques, l’histoire de l’informatique est aussi celle de figures parmi les plus discrètes mais qui ont su tracer leur propre chemin :
- Jean E. Sammett a su démocratiser la programmation et le développement de langages pour rendre les ordinateurs plus accessibles dans les années 60-70.
- Mary Lou Jepsen, pionnière de l’imagerie numérique, a joué un rôle crucial dans la révolution des technologies visuelles en développant des dispositifs innovants permettant une meilleure compréhension du cerveau et la visualisation en haute définition.
- Barbara Liskov, experte en linguistique informatique, a fait avancer la théorie du logiciel et la programmation orientée objet, posant les bases des systèmes informatiques modernes.
Ces femmes démontrent que la diversité des parcours et la pluralité des talents constituent la richesse et la force de la tech. Leur impact, tout en étant majeur, sert également à combattre l’idée reçue que l’informatique serait un domaine fermé ou figé. Au contraire, elle évolue avec la pluralité des visions.
Annie Easley, Elizabeth Feinler et le combat pour l’inclusion dans la tech
Le chemin vers la reconnaissance dans l’informatique est aussi une lutte pour la diversité et l’inclusion. Annie Easley, mathématicienne afro-américaine, représentante de la NASA, a œuvré notamment pour écrire des programmes essentiels à la propulsion spatiale dans les années 60 et 70. Son travail méticuleux a contribué à ouvrir des portes longtemps fermées dans le domaine scientifique aux femmes de couleur.
Elizabeth Feinler, quant à elle, a joué un rôle fondamental dans la gestion des serveurs et bases de données de l’Internet pendant ses phases fondatrices. Elle a été autant une gardienne que facilitatrice du réseau mondial, une fonction essentielle souvent méconnue.
- Annie Easley, pionnière afro-américaine en informatique a brisé les barrières raciales et de genre
- Elizabeth Feinler, pilier de la gestion des premiers serveurs Internet
- Initiatives contemporaines s’appuyant sur leur héritage pour promouvoir l’inclusion
Ces parcours soulignent l’urgence, toujours actuelle, d’une politique inclusive dans la tech, où chaque femme, quelle que soit son origine, puisse contribuer avec confiance et visibilité.
Les raisons profondes de la sous-représentation féminine dans l’informatique en 2025
On aurait tendance à penser que les temps ont changé : l’univers numérique fascine, se démocratise, et pourtant, les chiffres en France restent dérangeants. Sur les 4,3 % d’emplois dans le numérique, seules 1 % sont occupés par des femmes (Insee, 2023). Dissocier l’écart salarial des écarts de visibilité, c’est déjà accepter que les freins n’ont rien d’innés.
Les stéréotypes masculins liés aux métiers du développement informatique persistent. Dès le collège, les jeunes filles intègrent peu souvent cette filière, malgré des exemples tels qu’Ada Lovelace ou Grace Hopper. La société et les médias contribuent à cette invisibilisation, favorisant l’autocensure de nombreuses jeunes femmes.
- Stéréotypes de genre profondément ancrés depuis l’enfance
- Manque de modèles féminins visibles dans la tech
- Environnements professionnels parfois hostiles ou peu adaptés
- Porter la double charge mentale, frein supplémentaire dans les STEM
Des initiatives se développent pourtant pour casser ces murs : des espaces de coworking féminins, des codes d’attitude pour lutter contre le sexisme ordinaire, des modèles modernes comme Mary Lou Jepsen qui s’affichent en guides et mentors. S’investir personnellement et collectivement dans la mixité est désormais la clef d’un secteur en pleine croissance.
Pourquoi ces pionnières éclairent-elles encore le chemin des femmes en informatique ?
Au cœur des récits de ces femmes, il y a cette idée puissante : elles n’ont pas seulement créé des technologies, elles ont sculpté des avenirs. Leur ténacité face aux normes, leur créativité peu commune et leurs succès indéniables démontrent que l’informatique est une question d’esprit, pas de genre.
Leurs récits, parfois tragiques, parfois héroïques, inspirent à dépasser les frontières invisibles. Qu’elles aient fondé un langage comme Grace Hopper, créé des algorithmes visionnaires comme Ada Lovelace, ou conçu la programmation des plus grandes missions humaines comme Margaret Hamilton, elles racontent un message clair: les femmes sont les actrices légitimes et indispensables du numérique.
- Modèles forts pour encourager les jeunes femmes à se lancer
- Réconcilier passion et reconnaissance dans les secteurs masculins
- Encourager une compétition saine et une innovation collective
- Valoriser la diversité des parcours et des approches
En 2025, choisir aujourd’hui d’étudier ou d’enseigner l’informatique doit donc s’imbiber de cette conscience élargie, car la technologie appartient à toutes et tous, et les jupes programmant le futur n’ont jamais été aussi nombreuses qu’aujourd’hui.