L’expo glacante sur les feminicides : 3 jours et une femme

Celine
6 Min Read

Un tir retentit dans un village savoyard, et avec lui, s’effondre un autre pan de notre société. Un cri silencieux, une vie arrachée, une femme de plus. « Une femme est tuée tous les trois jours par son compagnon ou ex-compagnon » : ce chiffre froid, répercuté sans émotion dans les rapports officiels, sonne pourtant comme un glas. Pourtant, derrière ces statistiques, il y a des noms, des histoires, des vies brisées. Partout en France, des voix s’élèvent pour que cesse ce décompte macabre. Trois artistes, des associations féministes, des familles endeuillées et des militantes nous invitent à voir, entendre, comprendre – ce que trop d’ombres cachent encore. L’exposition « 3 jours 1 femme », portée par Eve-Anne et d’autres, est un cri nécessaire, glaçant, mais surtout un appel à l’action. En sillonnant l’intime, l’indicible et le politique, elle bouscule, éclaircit et mobilise autour de la réalité brutale du féminicide.

La réalité numérisée : comprendre que chaque chiffre cache un drame humain

À première vue, parler de « féminicide » ressemble souvent à une froide statistique, à un chiffre dans un rapport. Pourtant, chaque « 3 jours » marque la fin violente d’une existence, d’une histoire, d’une femme que la société a failli protéger. En 2022, ce sont 118 femmes qui ont été tuées en France sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint, selon le ministère de l’Intérieur. Si certains experts expliquent qu’il y a eu un léger recul depuis le pic de 2019, la diminution est dérisoire quand on sait que la fréquence reste la même : une vie chaque trois jours.

Ce chiffre ne fait qu’effleurer la surface. À côté, les tentatives d’homicide conjugales ont augmenté de 45 %. Majoritairement, les victimes sont des femmes. Dans 65 % des cas, les victimes avaient déjà porté plainte, ce qui révèle toute la gravité des failles systémiques dans la prise en charge de ces situations. Ces plaintes restent trop souvent classées sans suite, les protections judiciaires insuffisantes. Les institutions et la justice ne suivent pas la gravité du phénomène, soulignent les associations telles que Solidarité femmes ou Osez le féminisme.

Le féminicide n’est pas un cas isolé mais un résultat extrême d’un continuum qui débute souvent par des violences invisibles au quotidien : insultes, harcèlement, humiliations. Il faut reconnaître que la violence conjugale ne disparaît pas brutalement, elle s’installe et peut exploser dans la tragédie. Les féministes en action réclament ainsi plus de moyens, une police formée, une justice consciente et une société éveillée.

  • 118 femmes tuées en 2022, chiffre stable mais inacceptable
  • Une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son partenaire intime
  • 65 % des victimes avaient signalé les violences avant le meurtre
  • Augmentation de 45 % des tentatives d’homicides conjugaux
  • Failles dans les mesures de protection et la justice

La prise de conscience collective est urgente. Sans un engagement fort de la société, du gouvernement et du judiciaire, la courbe ne s’inversera pas.

L’enquête photographique et politique d’Eve-Anne : un combat personnel devenu collectif

Eve-Anne, autrice et photographe, ne se contente pas d’un travail d’observation. Elle traverse une douleur intime : la disparition de la nouvelle compagne de son père, assassinée par son ex-conjoint. Ce traumatisme personnel s’est mué en une force de combat. Ses rencontres avec les familles déchirées, comme celles de Marjorie et Claudette, ont permis de brosser un tableau poignant de ce que ressentent les proches des victimes.

Par leurs regards et leurs récits, ces portraits humanisent les statistiques et racontent la nécessité du deuil collectif. La douleur ne s’arrête pas avec la mort, se multiplie à travers les complications administratives et le poids du silence. Ces femmes, ces mères, ces soeurs, ne disparaissent pas avec leurs proches, elles vivent un combat à part entière, souvent ignoré du grand public.

En incarnant le rôle de médiatrice entre les familles endeuillées et le public, Eve-Anne propose une expérience immersive et émotionnelle. Les lettres, les anecdotes, la traces d’une vie racontée en photo évitent le voyeurisme pour aller vers l’émotion et la responsabilisation.

  • Rencontre avec des familles qui vivent le deuil spécifique du féminicide
  • Capsules photographiques racontant des histoires intimes
  • Approche immersive avec un accompagnement psychologique lors des visites
  • Exploration de la mémoire collective pour lutter contre le silence
  • Un appel politique pour plus de moyens et de reconnaissance

Cette exposition témoigne d’un engagement féministe qui n’est pas seulement politique mais profondément humain. Elle invite le public, même celui qui se sent éloigné des combats, à ne pas détourner les yeux.

Vidéo : reportages et témoignages autour de l’exposition « 3 jours 1 femme »

Les failles institutionnelles : pourquoi la justice et la police ne protègent toujours pas assez ?

Il est cruel de constater qu’en dépit des alertes répétées, les institutions continuent de montrer des failles préoccupantes. L’avocate Violaine de Filippis, porte-parole d’Osez le féminisme, dénonce un système éducatif, judiciaire et policier insuffisamment formé sur les questions de violences faites aux femmes. La méconnaissance des mécanismes de violence conjugale et les biais sexistes profondément enracinés dans ces corps de métiers expliquent en partie ces défaillances.

Les conséquences sont tangibles : des plaintes classées sans suite, des protections insuffisantes, des victimes laissées à leur sort. Selon les chiffres, 65 % des femmes tuées avaient déjà porté plainte, et pourtant cette donnée ne se traduit pas par une action judiciaire proportionnée et efficace. Ces dysfonctionnements alimentent la défiance des victimes envers la justice, qui ne respecte pas leurs droits et ne leur assure pas une sécurité minimale.

La baisse de 25 % du budget consacré aux victimes accompagnées ces dernières années, pointée par la Fondation des Femmes, est un autre révélateur inquiétant. Comment espérer un changement réel si la ressource manque au cœur même du dispositif ? Des associations comme La Barbe, Femmes solidaires, et le Collectif féministe sonnent l’alarme et militent pour une réallocation urgente des fonds publics vers la protection des femmes.

  • Manque de formation des policiers, magistrats et personnels du médical
  • Biais sexistes systémiques dans les institutions
  • 25 % de baisse du budget pour l’accompagnement des victimes depuis 2019
  • 64 % des plaintes classées sans suite
  • Appel renforcé des associations telles que Ni putes ni soumises pour plus d’investissement

La réhabilitation et la priorisation de ces questions doivent passer par un changement radical des mentalités au sein du système judiciaire et régalien.

Vidéo : Débat autour de la formation des forces de l’ordre et justice sur les violences faites aux femmes

Une exposition pour porter la voix des « celles qui restent » : comprendre l’après-féminicide

Parce qu’un féminicide n’éteint jamais une famille, l’exposition ne s’arrête pas uniquement aux victimes directes. Elle donne aussi la parole aux proches, aux mères, aux soeurs, aux filles et amies qui restent. Ces survivantes d’un deuil si particulier, dont les répercussions sont multiples : administratives, psychologiques, économiques. Toutes ces femmes, qui doivent affronter la double violence de la perte tragique et de la gestion quotidienne de l’après, représentent une force silencieuse mais déterminée dans la lutte contre cette violence.

Claudette raconte la perte de sa fille, les difficultés à surmonter les obstacles bureaucratiques et la stigmatisation sociale. Marjorie, qui a perdu sa mère, répète encore cette phrase lourde de sens : « C’est maman, papa l’a tuée. » Ces témoignages incarnent la complexité du traumatisme des familles endeuillées. Le chemin du deuil est fait de colère, de douleur et parfois d’engagement militant, notamment via des associations comme Femmes solidaires ou la Fondation des femmes.

  • Gestion du deuil et des procédures administratives complexes
  • Impact psychologique durable sur les proches
  • Mobilisation militante comme exutoire et force d’action
  • Visibilité et reconnaissance des survivantes du féminicide
  • Appui par des associations telles que La Barbe et Solidarité femmes

Offrir un espace sécurisé, accompagné notamment par des psychologues lors de visites, permet de donner voix à ces survivantes et de sensibiliser le public à un aspect trop peu abordé de la violence conjugale.

Féminicide : un terme politique pour une réalité sociétale violente et trop banalisée

Le mot « féminicide » désigne la mort violente d’une femme parce qu’elle est une femme. Pourtant, cette réalité est souvent sous-estimée ou minimisée. Il est crucial de comprendre que ce n’est pas uniquement un crime intime, mais un phénomène social qui touche diverses facettes : crimes « d’honneur », féminicides liés à la dot, agressions sexuelles meurtrières, et plus largement la violence sexiste dans l’espace public. Cette définition élargie par l’OMS permet de saisir toute la complexité des violences systémiques.

Le combat pour nommer ce phénomène souligne aussi une lutte politique majeure portée par des collectifs féministes, parmi lesquels nous retrouvons Les Glorieuses, Ni putes ni soumises, ou encore la puissante mobilisation de NousToutes. Ces mouvements appellent à sortir de la précarité de la parole pour construire des politiques publiques efficaces et adaptées.

  • Féminicide : mort violente spécifiquement féminine
  • Catégories élargies : crimes d’honneur, dot, violences non-intimes
  • Impacts systémiques dans la société et négligences institutionnelles
  • Mobilisation des collectifs féministes divers et inclusifs
  • Sensibilisation renforcée pour briser le tabou généralisé

Chaque nouvelle campagne, marche ou collecte est une pierre ajoutée à l’édifice de l’égalité et de la protection. Une construction fragile tant que ces drames persistent, mais qui ne faiblit pas.

Les actions pour lutter contre les féminicides : du collectif à la marche nationale

Face à l’urgence et à la gravité des féminicides, les associations féminines multiplient les initiatives pour que ce drame devienne une priorité politique et sociale. Parmi celles-ci, Femmes solidaires, Osez le féminisme, La Barbe, Solidarité femmes et le Collectif féministe ont su mobiliser à travers des campagnes, des formations, du lobbying, et bien sûr des événements forts.

La marche nationale du 24 novembre organisée par NousToutes représente un moment symbolique et mobilisateur. Préparée avec soin par des centaines de bénévoles et activistes, cette marche attire les regards, les médias, mais surtout interpelle la société et les décideurs politiques. Cette mobilisation, loin d’être un simple événement, repose sur une dynamique continue de sensibilisation et de soutien aux victimes.

  • Campagnes de sensibilisation et de formation largement diffusées
  • Collecte d’urgence pour accompagner les victimes et familles endeuillées
  • Organisation de manifestations comme la grande marche du 24 novembre (détails ici)
  • Actions concrètes portées par Femmes solidaires, La Barbe, Osez le féminisme et le Collectif féministe
  • Lobbying pour un meilleur financement et de vrais dispositifs de protection

La mobilisation de ces groupes est vitale pour que cesse enfin ce massacre silencieux. Sans elles, les oubliées resteraient dans l’ombre.

Les combats intersectionnels : féminicides et autres violences systémiques

La diversité des profils des victimes et les contextes variés de ces violences imposent une approche intersectionnelle. Des collectifs tels que l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail insistent sur les croisements entre violences domestiques, harcèlement professionnel et discriminations liées au genre. Comprendre les féminicides passe aussi par cette complexité, souvent ignorée. Le racisme, les violences économiques, le handicap, les orientations sexuelles, tout se conjugue pour rendre certaines femmes plus vulnérables.

Les féministes insistent ainsi sur la nécessité d’une solidarité large et inclusive, où chaque femme peut trouver des réponses adaptées à sa situation particulière. « Ni putes ni soumises », par exemple, travaille depuis des années dans des territoires où la précarité et la stigmatisation sont fortes, tout en dénonçant les violences faites aux jeunes femmes issues de la diversité.

  • Prise en compte des profils divers des victimes
  • Liens entre violences conjugales et violences au travail
  • Rôle des discriminations multiples et croisées
  • Solidarité féministe inclusive et actions spécifiques
  • Appui de collectifs comme l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail

Une vision intersectionnelle est indispensable pour que toutes les voix soient entendues et protégées.

Quand féminicide rime avec silence : sensibiliser pour changer

Changer les chiffres du féminicide exige de changer la culture dans laquelle ils s’inscrivent. Cela passe par la libération de la parole, encore trop souvent entravée par la peur, la honte ou l’incompréhension. Les espaces comme cette exposition, mais aussi les médias, les réseaux sociaux, les écoles, deviennent des lieux-clés pour déconstruire les stéréotypes et promouvoir la vigilence collective.

Il est essentiel que chacun.e puisse repérer les premières signaux, agir, et surtout ne plus rester passif face aux violences. Comme le rappelle l’initiative Ni putes ni soumises, changer les regards sur la violence, c’est aussi changer le regard que la société porte sur elle-même.

  • Importance de la parole libérée et sans tabou
  • Déconstruction des stéréotypes et des clichés sexistes
  • Engagement citoyen pour une vigilance collective
  • Rôle des écoles, médias et réseaux sociaux dans la sensibilisation
  • Accéder à des ressources utiles comme cet article pour booster la mémoire sexuelle qui peut être liée à la dynamique des violences (lire ici)

Une société attentive, informée, prête à soutenir les victimes empêche la répétition des drames. L’exposition « 3 jours 1 femme » est aussi un appel vibrant à cette conscience collective.

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